LE CORPS DU CHE

 

Au matin du 8 octobre 1967, Ernesto Che Guevara et une dizaine de guérilleros sont encerclés par l’armée bolivienne à quelques kilomètres de La Higuera, petit village de Bolivie situé dans la précordillère andine. Capturé, le Che est exécuté le lendemain à La Higuera. Pour la première fois, trente-huit ans après l’événement, l’un des rares journalistes témoins de sa mort raconte en détail le moment où l’armée bolivienne, avec l’aide d’officiers américains et d’agents de la CIA, a transporté le corps du révolutionnaire d’origine argentine dans le village de Vallegrande, où des médecins ont « préparé » la dépouille mortelle du Che avant de la présenter aux médias du monde.

En 1967, il y a de cela pratiquement quarante ans, je résidais à Santiago du Chili, où je travaillais à l’université tout en écrivant pour le journal londonien The Guardian. En janvier de cette année-là, j’appris par des amis de la gauche chilienne que Che Guevara était en Bolivie ; en mars, la première manifestation de la guérilla se produisit. Dès le mois d’avril, une escouade de journalistes débarqua au campement de Ñancahuazú, proche de la ville pétrolière de Camiri. Peu de temps après, un petit groupe – dont faisait partie Régis Debray –, sorti du campement, fut capturé et ramené à Camiri. A la même période, à La Havane, étaient publiés les derniers écrits du Che, sous la forme d’un recueil intitulé Créer un, deux, trois... de nombreux Vietnam, un appel à la lutte adressé à la gauche internationale.

Je décidai de partir pour la Bolivie vérifier par moi-même si ce pays était réellement propice à une nouvelle guerre du Vietnam. Rares étaient les nouvelles au plan international sur la guérilla en Bolivie. Je pris donc, en août, le train transandin, qui partait du port chilien d’Antofagasta pour La Paz, siège du gouvernement bolivien (1).

Le pays se trouvait alors sous la dictature militaire du général René Barrientos, officier de l’armée de l’air, qui avait accédé au pouvoir deux années plus tôt. Avec l’apparition des guérillas, la Bolivie était soumise à la loi martiale. La sortie des villes était contrôlée par des barrages militaires.

Je pris toutes les précautions nécessaires : j’arrivai en train pour éviter les aéroports, qui étaient sous haute surveillance, et je me rasai la barbe car tout barbu était d’emblée suspect. Mon idée était de voyager à travers le pays en me faisant passer pour un touriste ordinaire, sans me faire enregistrer comme correspondant étranger. C’était compter sans d’innombrables difficultés ; il était impossible de voyager hors des villes sans l’autorisation écrite du commandant en chef, le général Alfredo Ovando – qui devait devenir président par la suite.

Je me résignai donc à me faire enregistrer à La Paz, en compagnie d’autres journalistes étrangers, parmi lesquels un ami du Times de Londres. Un jour, celui-ci me fit part de la curieuse attitude d’un journaliste danois. Ce Danois passait quotidiennement deux heures à envoyer dans son pays des télex contenant toutes les informations qu’il avait récoltées dans la presse bolivienne. « L’intérêt danois pour les affaires boliviennes est-il si grand ? », se demandait mon ami, intrigué à juste titre. J’étais également surpris, jusqu’au moment où je découvris fortuitement que le Danois était un correspondant de gauche qui envoyait des nouvelles à l’agence Prensa Latina de La Havane, via le Danemark !

Je voyageai donc durant plusieurs semaines à travers le pays, pour palper l’atmosphère qui y régnait, et observer si la Bolivie était vraiment en pleine phase prérévolutionnaire. Je visitai les mines d’Oruro, de Siglo Veinte et de Potosí – toutes sous contrôle militaire –, dont les accès étaient gardés par des soldats armés. Les dirigeants syndicaux se trouvaient, bien entendu, tous en prison, et les mineurs avaient une peur bleue de s’exprimer.

Je tâchai également de me rendre compte de la situation de l’agriculture. La Bolivie avait expérimenté une révolution quinze ans auparavant, en 1952 ; une réforme agraire s’était étendue à tout le pays, mais les paysans n’étaient pas contents. Je voyageai avec une équipe d’experts en agriculture des Nations unies, parcourant l’Altiplano, descendant jusqu’à Tarija, où nous découvrîmes qu’une multitude de paysans se plaignaient, arguant qu’un certain nombre de propriétaires terriens étaient venus reprendre possession des terres.

Je retournai à La Paz pour m’entretenir avec l’ambassadeur des Etats-Unis, un certain Douglas Henderson. Il avait lu dans la revue Tricontinental la fameuse lettre du Che appelant à créer d’autres Vietnam, et il me confia que les Etats-Unis aidaient l’armée bolivienne en lui envoyant des instructeurs, mais que, en réalité, et contrairement au Vietnam, il n’y avait pas la moindre possibilité de faire venir des troupes américaines en Bolivie.

Fin août, j’arrivai à Camiri et rencontrai Régis Debray, emprisonné dans une pièce du cercle militaire. Je discutai également avec les officiers de la 4e division de l’armée ; ils m’apprirent que la guérilla du Che s’était déplacée vers le nord, à l’ouest de la route qui mène à Santa Cruz – capitale de l’est de la Bolivie. Afin de me rendre compte de ce qui se passait réellement, je devais aller à Vallegrande, base principale des forces antiguérilla de la 8e division.

En septembre, je partis donc pour Vallegrande et demandai à parler au responsable du camp, le colonel Joaquín Zenteno Anaya – qui fut assassiné quelques années plus tard, en Europe. Il m’annonça que le groupe du Che se trouvait dans une zone bien délimitée et qu’il serait très difficile pour le commandant guérillero, comme pour ses hommes, de s’échapper. Il me raconta comment les militaires avaient encerclé les forces du Che, ne leur laissant qu’une seule issue pour fuir. L’armée avait dépêché sur place des soldats déguisés en paysans qui donneraient l’alarme sitôt que les fugitifs passeraient par cet endroit. Les déclarations des habitants d’un hameau visité par les guérilleros quelques jours plus tôt, ainsi que celles de deux guérilleros capturés qu’on me permit d’interroger, ne laissaient aucun doute sur l’identité du chef de ce groupe encerclé ; il s’agissait bien de Che Guevara. « D’ici à quelques semaines, il y aura du nouveau », m’assura le colonel Zenteno.

Je pris la route de Santa Cruz et me rendis au camp militaire de l’Espérance, où se trouvaient les Forces spéciales des Etats-Unis. Près d’une vingtaine de spécialistes nord-américains se dissimulaient dans une fabrique de sucre abandonnée, munis de tous les moyens radio existants pour communiquer avec Vallegrande et la zone de la guérilla, et également avec le Southern Command (2) des Américains, basé à Panamá – dans la zone du canal, alors propriété du Pentagone. Je fus reçu par le major Roberto « Pappy » Shelton, qui m’apprit que 600 rangers – troupes spéciales de l’armée bolivienne entraînées par des instructeurs américains – venaient d’achever leur formation et partaient pour la région de Vallegrande.

Le soir du dimanche 8 octobre 1967, je me promenais avec un ami sur la place principale de Santa Cruz lorsqu’un homme nous fit signe de le rejoindre à sa table, à la terrasse d’un café. C’était l’un des militaires américains que nous avions rencontrés au camp de l’Espérance. « J’ai des nouvelles pour vous », nous dit-il. « Du Che ? », demandâmes-nous, préoccupés depuis plusieurs semaines par sa capture éventuelle. « Le Che a été pris, nous répondit notre informateur. Il a été gravement blessé. Il est possible qu’il ne passe pas la nuit. Le reste des guérilleros luttent avec acharnement pour le récupérer ; et le commandant de la compagnie a demandé par radio un hélicoptère pour lui faire quitter les lieux. Le commandant était tellement agité qu’on le comprenait à peine. On réussissait seulement à entendre : “Nous le tenons, nous le tenons !” »

Notre informateur nous suggéra de louer un hélicoptère pour nous rendre immédiatement dans la zone de la guérilla. Il ne savait pas si le Che était encore en vie, mais il pensait qu’il y avait très peu de chances qu’il en ait encore pour longtemps. Nous n’avions pas les moyens de louer un hélicoptère, à supposer qu’il y en ait eu un de disponible. Il était 20 h 30, il faisait nuit noire, et voler à cette heure tardive était de toute façon impossible. Nous louâmes donc une Jeep et partîmes à 4 heures du matin, le lundi 9 octobre, pour Vallegrande.

Au terme d’un voyage de cinq heures et demie, nous étions sur place. Les militaires ne nous laissèrent pas aller plus loin, jusqu’à La Higuera. Nous nous rendîmes directement au terrain d’aviation, une piste relativement rudimentaire. On aurait dit que la moitié du village s’était rassemblée à cet endroit pour attendre, sans oublier les écoliers en uniformes blancs et les photographes amateurs. Les habitants de Vallegrande étaient habitués aux allées et venues des militaires.

 



Article ajouté le 2007-12-06 , consulté 102 fois

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